Archives pour la catégorie Critiques

Tout près le bout du monde, Maud Lethielleux

Les pages de trois journaux intimes se succèdent, nous dévoilant progressivement le passé et les sentiments de leurs trois auteurs cabossés par la vie, Malo, Jul et Solam. L’écriture régulière fait partie du projet qui les réunit. Tous trois ont en effet été placés par les services sociaux dans cette ferme du bout du monde, chez Marlène, pour faire une pause, se reconstruire. Outre le projet de retaper la grange, ils doivent aussi consigner leurs pensées sur un cahier.

Malo rêve de revenir habiter avec Cynthia, et se débat avec ses problèmes intestinaux. Jul, l’anorexique, est blessée d’amour physiquement et moralement. Solam crache sa haine mais ne cache pas longtemps sa sensibilité et sa générosité. Marlène, qui n’apparaît que dans les écrits des adolescents et se révèle également bien peu épargnée par la vie, se fait discrète, laisse le temps à chacun d’évoluer, accompagne d’un geste, d’un regard, d’une parole ou de silences ces êtres qui, tant bien que mal, tracent finalement leur route.

Assez déroutant au départ, le livre devient au fil de la lecture de plus en plus passionnant. Et l’on en arrive à regretter qu’il se termine. Fermer ce roman, c’est aussi accepter de laisser les trois héros auxquels on s’est terriblement attaché vivre leur vie.

Tout près, le bout du monde par Lethielleux

Tout près le bout du monde, Maud Lethielleux, Flammarion, 10,50€

Chaussette, Loïc Clément, Anne Montel

Et c’est parti ! Le duo formé par Loïc Clément et Anne Montel nous emmène dans l’univers de Chaussette, que son petit voisin, fin observateur et narrateur, nous apprend à apprécier. On se délecte de cette histoire simple comme la vie minutieusement réglée de Chaussette avec son chien, on suit l’enquête menée par son voisin Merlin, on savoure les détails fournis par les images. De cette lecture, en apparence paisible comme une petite ville de province, surgissent des sentiments nostalgiques, empathiques, des questionnements.

Chaussette, Loïc Clément, Anne Montel, Delcourt, 11€

Bestiaire transgénique, Julie Lannes

Attention, ce n’est pas de la science-fiction!

L’album présente des animaux génétiquement modifiés par l’introduction de gênes étrangers.  Il rapporte, par exemple, une expérience scientifique ayant donné naissance à des moutons fluorescents sous la lumière ultraviolette, parce qu’on a réussi à introduire dans leur ADN le gène d’une méduse. L’illustratrice Julie Lannes propose sa version imaginaire des animaux transgéniques ainsi créés. La précision de l’information scientifique, de la mise en page et du trait a un effet glaçant. Certes, ces expérimentations orientées surtout vers la recherche médicale suscitent l’admiration, mais elles effraient aussi… Quand la science se rapproche de la fiction, les questions surviennent.

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Bestiaire transgénique, Julie Lannes, L’atelier du poisson soluble, 17€

Pic pique-nique

Inconditionnelle de Rotraut Susanne Berner, je ne suis une nouvelle fois pas déçue! L’auteure-illustratrice est tellement douée pour faire vivre à ses personnages anthropomorphes des situations simples dans lesquelles on se reconnait tous.

Il y a celle qui est partante et motivée, et celle qui traîne la patte.

La poule noire s’enthousiasme à l’idée d’un pique-nique mais la poule blanche trouve mille et un prétextes pour ne rien entreprendre.

Et au final, qui donc est la plus enthousiaste?

Pic pique-nique

Pic pique-nique, Rotraut Susanne Berner, La joie de lire

Georgia, Tous mes rêves chantent

Une foule d’artistes est réunie dans ce livre-CD, et cette foule n’est pas éparpillée puisqu’elle est tenue, durant l’heure d’écoute, par un texte de Timothée de Fombelle qui les fédère et les illustrations de Benjamin Chaud qui les unit. Le fil, c’est en effet l’histoire de Georgia, star de la chanson, qui livre son histoire et son secret. Tour à tour, Alain Chamfort, Pauline Croze, Albin de la Simone, Rosemary Standley, Florian Laconi, etc., interviennent en chanson, colorant l’histoire de leur timbre, de leur style. Porté par l’Ensemble Contraste, le projet a eu le souci de mêler les talents du classique, du jazz, de la pop.

Ce qui ressort, ce qui est audible, c’est le fait que les artistes n’ont pas cherché à faire de la musique pour enfant. Et c’est ce qui fait la réussite de Georgia, visiblement conçu sans autre intention que d’être bien.

Georgia, Tous mes rêves chantent, un conte musical écrit par Timothée de Fombelle, illustré par Benjamin Chaud, raconté par Cécile de France, une production imaginée et réalisée par l’Ensemble Contraste, Gallimard jeunesse musique, 24,90€

Projet en soutien à l’association SOS Villages d’enfants, avec la participation d’Anny Duperey, marraine de l’association

Ca change tout!

Les mots de Cathy Ytak, les illustrations de Daniela Tieni décrivent l’amour naissant entre Camille et Baptiste. Entre tendresse et battements de cœur, échanges de mots et de cadeaux, cet amour sonne naturel, évident. Lorsque l’auteur livre, à la fin de l’album, cette information supplémentaire que Camille est un garçon, on doit avouer n’y avoir pas pensé, on parcourt à nouveau les pages, on vérifie, on constate : oui, c’est toujours aussi évident.

Ça change tout !, Cathy Ytak, Daniela Tieni, L’atelier du poisson soluble, 16€

Lulla dans la lune, Gigi Bigot

C’est sûrement son étonnant naturel qui emmène la voix de Gigi Bigot tout droit aux oreilles des petits. Sans tics à la mode, sans intention de plaire, cette voix reconnaissable entre toutes raconte les histoires à merveille. Le débit, les variations de rythmes, les intonations font de Gigi Bigot la meilleure interprète de ses propres histoires. Et la sobre participation de l’accordéon s’adapte parfaitement à cette situation de racontage. On y rencontre Lulla, jeune fille toujours dans la lune, qui invente des rêves. Les histoires s’imbriquent, les rêves rejoignent la réalité… en tout cas celle du conte.

En connivence avec cette voix, l’auditeur se laisse aller, à la lecture-écoute de Lulla dans la lune, à la fabrication d’images de taureaux bleus, de chiens goulus, d’ogres passionnés. Au bout du conte, on se sent rassasié.

Lulla dans la lune, Gigi Bigot, illustrations Mathieu Desailly, musiques Ronan Robert, atelier Baie toutatrac, livre-CD à partir de 5 ans.

zoom

La petite boîte, Eric Battut

Eric Battut est un adepte des petits personnages. Si petits soient-ils, c’est autour d’eux que gravitent un décor et une histoire. Ils s’animent sous le pinceau de l’illustrateur, comme s’animent les personnages manipulés par les enfants dans leurs jeux d’imagination. Rien n’existe plus alors que ce monde imaginaire, qui prend corps grâce à ce petit personnage tenu entre les doigts. La petitesse ne constitue-t-elle pas d’ailleurs un élément déclencheur d’imagination ?

En bleu, jaune, rouge, le personnage qu’Éric Battut met en scène ici est petit, mais il est roi. Preuve que ce n’est pas antinomique. Depuis sa chevauchée vers le château, jusqu’à son coucher, ce petit roi ne quitte pas sa petite boîte. Avec un texte qui chante, le contenu de la petite boite est questionné, à chaque double-page. Le récit avance, simplement,  gaiement, jusqu’à la révélation finale du contenu, un énorme doudou. Le petit lecteur, qui, sous de nombreux aspects, se considère bien un peu comme un roi, peut s’identifier à ce personnage qui retrouve, après ses aventures quotidiennes, le confort de son lit et la douceur de son doudou qui n’était jamais bien loin. Mine de rien, l’album d’Eric Battut parle aux petits de leur identité, de leur vie, de leurs émotions.

Et voici comment le simple se révèle efficace, et voici comment le petit prend une dimension majeure.

La petite boîte, Eric Battut, Didier jeunesse, 12,90€

La Commune

Le duo avait déjà produit un formidable Nous, notre histoire qui parcourait 150000 ans d’humanité. Sans mention de personnage historique, le documentaire historique se penchait sur l’Histoire des peuples, une histoire pas seulement occidentale, mais terrestre.

Dans ce documentaire, Christophe Ylla-Somers et Yvan Pommaux se centrent sur Paris et son épisode utopique et sanglant de La Commune. Si l’épisode est situé géographiquement, si de grandes personnalités apparaissent, c’est ici encore le peuple qui est dépeint comme acteur de l’Histoire, un peuple vibrant, rempli d’ambitions, aspirant à la démocratie, à l’égalité, à l’éducation.

« Dans cette société rêvée, on aurait placé la réussite collective au-dessus de l’individuelle, éloigné les croyances et les religions au profit de la science et du progrès, méprisé l’avidité, l’enrichissement personnel forcené… »

Par ceux qui n’avaient pas intérêt à le voir éclore, le rêve a été sauvagement écrasé avant de pouvoir devenir réalité. Mais les idéaux demeurent… le souffle de Victor Hugo, Louise Michel, et de tous ceux qui les ont portés, nous parviennent heureusement encore.

Trois autres titres inaugurent la nouvelle collection de documentaires de l’école des loisirs : Le Moyen Age, La Révolution française, Louis XIV.

La Commune, Christophe Ylla-Somers et Yvan Pommaux, collection Grandes images de l’Histoire, l’école des loisirs, 11,80€

La fée sorcière

Du rose, beaucoup de rose, des fées, beaucoup de fées…

« – Et des paillettes ? », commence à se réjouir l’adulte bien intentionné qui pense avoir trouvé ce qu’il cherchait pour la petite fille à qui il souhaite offrir un livre… Un livre qui lui fasse plaisir, qui lui corresponde, elle qui aime tant le rose, les fées, les princesses, la Reine des neiges, etc.

Non, pas de paillettes, mais de la nuance, beaucoup de nuance…

C’est justement dans son exploitation de la couleur rose et dans la présentation de son personnage principal, une fée sorcière, que cet album est l’anti-album pour fifilles.

Car le rose est nuancé et subtil, et l’identité du personnage féminin est présentée dans sa complexité : ni tout à fait fée, ni tout à fait sorcière.

C’est ainsi que le petit garçon – a priori réticent – à qui j’ai lu l’histoire s’est trouvé happé et emballé par cette histoire d’affirmation de soi. Avec des proportions variées de masculin et de féminin, nous sommes tous un peu fée et un peu sorcière.

La fée sorcière

La fée sorcière, Brigitte Minne, Carll Cneut, Pastel, 16€